Églises en ruine. Des invasions barbares à l’incendie de Notre-Dame, par Mathieu Lours

08/07/2020

Les éditions du Cerf

320 p., 22 €

ISBN : 978-2-204-13663-1

 

 

 

 

 

Inattendu et bienvenu. Tel pourrait sembler, à qui ne connaîtrait pas suffisamment l’auteur, le dernier livre publié par Mathieu Lours aux éditions du Cerf. S’il marque un anniversaire qui ne laisse personne indifférent – celui de l’incendie de Notre-Dame de Paris – cet ouvrage profondément stimulant dépasse infiniment une actualité « brûlante » pour s’attacher à développer une réflexion singulière sur le phénomène culturel de la ruine d’église. Le titre complet de l’ouvrage donne la dimension exacte de l’ambition de l’auteur : «  Églises en ruine, Des invasions barbares à l’incendie de Notre-Dame ».

 

 

Mathieu Lours n’oublie pas qu’il est enseignant, lorsqu’il dédie ce texte : « À mes étudiants de khâgne, promotion 2016-2018, Avec qui nous parlâmes si souvent de ruines ». Cette dédicace, outre la vocation pédagogique affichée, relative à une thématique quasiment jamais abordée sous cet angle par les historiens français, montre qu’elle ne prend pas prétexte d’une actualité à fort coefficient émotif, mais qu’elle s’enracine dans la durée d’une réflexion qui interroge le processus de destruction des églises, qu’il soit volontaire ou bien la conséquence du temps et/ou des négligences humaines.

 

 

La démarche adoptée est résolument chronologique, comme le phénomène lui-même y invite dans la durée : quatre chapitres scandent cette analyse, chapitres d’inégale importance en nombre de pages, mais d’égale densité dans la pertinence et la précision. Le chapitre premier s’intitule « De l’empire chrétien à la fin du Moyen Âge, La ruine des églises comme creuset iconographique » ; le deuxième a pour titre « Ruines et Réformes, Les stigmates d’un basculement religieux » ; le troisième est titré « Ruines et Révolution, La naissance romantique de la ruine ». Il s’agit de la partie la plus développée, la plus fouillée dans ses références, avec un sous-chapitre particulièrement bienvenu : « La patrimonialisation des ruines et la naissance des nations »; la quatrième partie aborde la période contemporaine : « Ruine d’églises et Mémoires blessées, Les XXe et XXIe siècles » avec le fort impact destructeur des guerres du XXe siècle et la volonté de le gommer, autant que faire se peut sans l’effacer, par des reconstructions dont la cathédrale ressuscitée de Reims constitue l’exemple le plus abouti. La conclusion de l’ouvrage revient à l’actualité : « Des églises en ruine aujourd’hui, Retour à Notre-Dame ».

 

 

L’introduction donne quelques unes des « pistes croisées » de lecture pour aborder une thématique complexe, affectivement connotée, et qui touche intimement aux questions identitaires dans notre société comme dans les sociétés du passé. « Suivant les époques, l’église en ruine est successivement devenue une image de la désolation, œuvre des forces du mal, le symbole du châtiment pour les chrétiens, la preuve d’une négligence. Mais elle est également un profond stimulant pour la reconstruction. La ruine appelle le relèvement... ». Ce propos introductif met en lumière une dimension spécifique du sujet abordé : le caractère actuel et permanent de la place occupée par la ruine d’église – qui se distingue très nettement des ruines d’autres édifices – par sa dimension sacrée : « À la fois partie d’un édifice sacré, ancien édifice sacré, édifice sacré en attente de relèvement ou d’anéantissement, la ruine d’église est ainsi successivement ou simultanément un vestige, une trace, un fragment, voire une relique, un témoignage. Elle appartient au patrimoine dans son sens moderne, car elle est toujours un support mémoriel ».

 

 

La patrimonialisation de la ruine d’église s’inscrit, au cœur de notre culture même, dans le goût des romantiques pour le Moyen Âge, rêvé, fantasmé, perdu et merveilleusement retrouvé dans la ruine d’église, qui l’exprime comme un continent englouti, une Atlantide gothique, dont n’émergerait plus ça et là qu’une ogive dressée sur le ciel, un voûtain béant, une colonne écroulée envahie de lierre... Cette poétique des ruines s’épanche dans la littérature avec Chateaubriand. L’auteur observe avec beaucoup de finesse que Chateaubriand, écrivant depuis son exil en Angleterre entre 1795 et 1799, ses pages sublimes sur les ruines gothiques « n’assiste pas à la démolition des églises en France et ne peut voir leurs ruines. C’est dans les îles britanniques qu’il fait l’expérience de la ruine d’église, qui est une ruine héritée, et non pas une ruine en train de s’accomplir. » Ce que Chateaubriand a sous les yeux est le résultat des « dévastations » des hommes lors des conflits religieux de la réforme anglaise impulsée par Henri VIII, avec par exemple la fermeture violente des grands monastères, notamment cisterciens. La ruine n’est pas seulement un objet littéraire. Elle devient rapidement une thématique picturale, un motif, qui conjugue le plus souvent avec la ruine, et autour d’elle, une vision de la nature qui la magnifie ou lui confère le charme nostalgique de ce qui n’est plus et dont elle perpétue le souvenir. Présence de l’absence désormais subtilement transfigurée dans l’art, par l’enchantement de la plume ou du pinceau.

 

 

Dans sa conclusion, l’auteur relève la sensibilité nouvelle envers ce qu’il appelle la « ruine archéologique » : « L’archétype de la ruine archéologique est l’abbaye de Cluny. Les maisons installées dans la nef ont été démolies en 1985, afin de rendre lisibles les vestiges, et d’inscrire le croisillon et les clochers conservés dans un parcours évoquant le destin de la ‘grande église’. La ruine sert ici de support à un discours de compensation, intellectuelle, d’un chef-d’œuvre disparu. »

Plus largement, dans un contexte européen, « Chaque ruine constitue, quel que soit son intérêt patrimonial, une figure du destin des églises. »

 

 

Cette réflexion, qui trouve le plein aboutissement de son argumentation, dans « Églises en ruine » avait trouvé une amorce brillante dans la communication inaugurale faite par Mathieu Lours au colloque international organisé par notre Association, à Poitiers en 2011. La thématique abordée alors : « Reconstruire, restaurer, renouveler, La reconstruction des églises après les conflits religieux en France et en Europe » a permis de réunir les éléments d’une réflexion à l’échelle européenne en une publication, dans Art Sacré 31. La communication présentée par Mathieu Lours avait pour titre « Renaître de ses cendres ». Nous voudrions croire en son caractère prémonitoire, et qu’elle concerne tout spécialement la cathédrale Notre-Dame de Paris, en faisant reculer la figure tragique du destin.

 

 

Michel Maupoix

 

 

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